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    Viagra féminin: Et si on pouvait provoquer sur demande l'envie de faire l'amour?

    Les femmes sont davantage affectées par le manque de désir que les hommes? Ça tombe bien, le développement de viagras féminins est en plein boom. Mais la pilule rose n’entretient-elle pas la honte plus que le plaisir?

    Publié le 
    6 Août 2018
     par 
    Nicolas Poinsot

    Elle: «Chéri, pas ce soir, j’ai mal à la tête.» Lui: «Mais pour avoir envie, tu n’as qu’à prendre ta petite pilule rose.» À mi-chemin entre le film érotique loufoque et le scénario de science-fiction, cette scène est pourtant désormais vraisemblable. Vingt ans après le lancement du Viagra pour messieurs, les boosters de libido pour les femmes se bousculent au portillon.

    De la controversée pilule Abbyi, autorisée à la vente aux États-Unis, au bremelanotide, molécule miracle prévue pour 2019, en passant par le Kisspeptine, en phase de test aux Pays-Bas, l’arsenal des solutions médicales voulant soutenir un désir féminin au-dessous des radars paraît proliférer. Comme celle des hommes, la sexualité des femmes est ainsi en train de devenir un objet de recherches à partie entière.

    «C’est évidemment réjouissant que la science s’innove du point de vue du genre», constate Ferdinando Miranda, chargé de projet au Service égalité de l’Université de Genève (UNIGE).

    «Ces initiatives prouvent que la recherche scientifique, longtemps trop focalisée sur l’homme, se concentre aussi sur les femmes et s’ouvre à de telles questions. Il faut cependant faire attention aux biais sexistes et commerciaux pouvant caractériser ce type d’études.»

    Une femme sur trois désire peu

    Car les sociétés pharmaceutiques qui investissent ces territoires ne le font pas pour la beauté du geste. Comme le Viagra masculin, qui peut potentiellement séduire ces 40 à 50% d’hommes de 40 à 70 ans affectés par un dysfonctionnement érectile, le Viagra féminin espère prospérer grâce à une population cible tout aussi importante.

    «30 à 35% des femmes déclarent avoir peu de désir sexuel», relève Lorenzo Soldati, médecin adjoint responsable de la consultation de sexologie aux HUG. «Mais seulement 10% s’en plaignent.»

    Des chiffres semblables à ceux présentés par une étude publiée dans la revue BMJ Open. On y apprend ainsi qu’environ un tiers des femmes âgées de 16 à 74 ans n’ont eu aucun désir sexuel pendant trois mois ou plus au cours de l’année écoulée.

    «Je ne compte en effet plus les couples qui viennent me voir en consultation pour tenter de résoudre un problème de libido chez Madame», confirme Marie-Hélène Stauffacher, psychologue FSP et sexologue.

    «Monsieur a toujours envie et Madame dit trop souvent non, le discours est un grand classique. Même si parfois, celle-ci souffre de ne pas assez désirer son partenaire alors qu’elle l’aime.»

    Comme des frigides à soigner

    Ce manque d’intérêt pour la bagatelle qui serait plus volontiers féminin a d’ailleurs été identifié depuis belle lurette par le monde médical. Les médecins des années 60 qualifiaient tout simplement les premières concernées de frigides. De nos jours, le terme est un peu passé à la trappe, mais la pathologisation d’un désir féminin au ras des pâquerettes existe toujours.

    La pénétration assistée, le Graal pour jouir à chaque rapport?

    À en croire le DSM, la bible des psychiatres, les femmes touchées par une libido aux creux de vague chroniques sont bel et bien dans la catégorie des troubles mentaux. Plutôt que sous le terme un brin nauséabond de frigidité, elles sont rangées sous l’euphémisme Désir sexuel hypoactif, ou DSH. Certes, les hommes également peuvent en être affectés, mais la définition de ce DSH varie curieusement en fonction du genre qu’il concerne.

    Pour être qualifié atteint d’un tel trouble, Monsieur doit démontrer l’«absence persistante ou récurrente de pensées d’ordre sexuel et d’envie» pour le sport en chambre. Autant dire que ces malades désignés par le DSM sont rares, à peine 3% des hommes. Dans son acception féminine en revanche, le désir sexuel hypoactif semble ratisser plus large.

    En plus des conditions énumérées pour les hommes, Madame peut être rangée sous l’étiquette DSH si elle se montre très peu entreprenante et peu réceptive aux stimulations sexuelles de son partenaire, si elle prend peu de plaisir et obtient peu de sensations dans les zones génitales dans 75 à 100% des rapports sexuels.

    Pas de normes établies

    Une visite sur le site internet du produit Addyi donne une impression similaire. Dans un petit test online censé permettre aux clientes de s’autodiagnostiquer, les critères à remplir pour être victime de trouble du désir sont plutôt… troublants.

    «Avoir été autrefois satisfaite de sa vie sexuelle et ne plus l’être actuellement.» «L’intérêt pour le sexe a chuté.» «Cette baisse de désir persiste depuis au moins six mois.» «L’absence de désir vous pose un problème.» Pas vraiment les signes criants d’une maladie.

    Les flibansérine, bremelanotide et autres Lybrido autoproclamés viagra féminin arriveraient cependant à point pour soigner ces libidos taxées d’anormalité. Toutefois, pour nombre d’experts, cette pathologisation d’un désir féminin faible ne tient pas la route. «

    En réalité, il n’existe pas de norme scientifiquement établie applicable à l’activité sexuelle, aux sentiments ou au désir, et il n’y a pas de preuve avérée selon laquelle le trouble du désir sexuel hypoactif est une réalité médicale», écrivent les auteurs d’une étude sur le sujet, publiée en 2014 dans la revue BMJ.

    «Le DSH est l’exemple typique d’un état qui a été forgé de toute pièce par l’industrie pour préparer le marché à l’arrivée d’un traitement spécifique», poursuivent les chercheurs pour enfoncer le clou.

    L'injonction d'avoir envie

    C’est en effet là une des différences fondamentales entre les viagra masculin et féminin. Le premier s’attaque à un problème purement mécanique, induit la plupart du temps par l’âge, (l’absence ou la mauvaise qualité de l’érection) et survenant en dépit d’un désir sexuel bien présent.

    Dans le cas du viagra conçu pour les femmes, il s’agit non pas de réparer le corps, mais de restaurer une envie de galipettes censée être là par défaut et affleurer au moindre préliminaire initié par le partenaire.

    Les deux catégories de substances visent donc des effets différents. Alors que le Viagra pour homme optimise la circulation sanguine autour des organes génitaux, la version féminine agit… sur le système neurochimique des patientes. Voilà des médicaments qui intimeraient donc au cerveau des femmes d’avoir soudain envie de faire l’amour. Bien qu’elles n’aient pas la tête à ça.

    Etre disponible sur tous les fronts

    Et le hic, c’est que ce piratage du circuit du plaisir ou des hormones oublie en route de prendre le temps de comprendre pourquoi Madame ne bave pas forcément 24/24 sur la moitié qui partage sa vie. «Les causes d’un manque de désir chez la femme peuvent être complexes à isoler et s’avèrent multifactorielles», explique Marie-Hélène Stauffacher.

    La fameuse charge mentale étant l’une des causes les plus fréquentes: les enfants dont il faut s’occuper, les tâches au foyer souvent exponentielles par rapport à celles de Monsieur, les agendas et l’administration du foyer qu’il faut suivre, le stress du travail… Cette surcharge mentale, devrait-on dire en fait, contrecarre la libido féminine, rappelle la sexologue:

    «Pour l’homme, le sexe a quelque chose de défensif, car il lui permet de mieux gérer son stress et de soulager la tension accumulée durant la journée. C’est l’effet inverse chez la femme, qui a besoin d’avoir l’esprit apaisé et tranquille pour fantasmer et désirer.»

    Avoir plus de temps, un luxe pour les femmes

    Ces troubles de libido tant pointés du doigt chez les dames prennent tout à coup une tournure beaucoup moins pathologique. «Les études prennent rarement en compte l’environnement socioculturel des individus», éclaire Ferdinando Miranda. «On oublie aussi souvent que, contrairement aux hommes, les femmes reçoivent une éducation valorisant une sexualité au service des sentiments et de la reproduction. Celles qui expriment une libido trop franche ou trop de plaisir sont vite stigmatisées.»

    20 kilos en trop

    Et si, au lieu de faire culpabiliser les femmes dites peu désirantes, le problème de DSH résidait aussi un peu ailleurs? Par exemple, chez l’autre, juste à côté, sous la couette? «Je vois pas mal de couples ensemble depuis des années où Monsieur s’est nonchalamment un peu laissé aller», balance ainsi Noémie, 49 ans, qui remarque à quel point la gent féminine, elle, au contraire, reçoit d’injonctions de la société pour rester désirable et dans le coup.

    «Après avoir discuté avec des copines dans ce cas, je peux confirmer que le manque de sex-appeal de la personne partageant leur vie est une sacrée douche froide sur leur libido.

    Les femmes, qui ont un désir un peu moins pulsionnel que les hommes, veulent avoir aussi des raisons de désirer: autrement dit un partenaire qui prend soin de lui, même en vieillissant, et qui ne leur saute pas dessus juste pour se soulager. Bref, une personne qui leur offre un espace physique et mental pour rêver et désirer.»

    Cet inconnu objet du désir

    Dans un texte caustique sur le viagra féminin, publié en 2013 dans le New York Times, Daniel Bergner, auteur de deux ouvrages sur le désir, avance même que la principale cause des prétendus troubles du désir chez les femmes est la monogamie. L’Américain s’appuie sur plusieurs études scientifiques prouvant que, dans le cadre d’une relation amoureuse longue, les femmes sont les premières à se désintéresser du sexe.

    Si l’intensité du désir de l’homme décroît également avec le temps, elle demeure à un niveau élevé, tandis que celle des femmes, au départ aussi forte que celle de Monsieur, enregistre une baisse importante entre la première et la quatrième année de couple.

    De son côté, la psychologue Meredith Chivers a révélé via ses expériences que les femmes avaient davantage envie devant les images de beaux inconnus que devant celles des mâles les plus canons de leur entourage. De la nouveauté dans les fantasmes plutôt qu’un médicament… Oups, le vrai viagra est peut-être bien d’oser braver la morale.

     Peut-on créer le désir?

    Réponses de la Dre Sandra Fornage, gynécologue-obstétricienne, médecin agréée à la consultation de médecine sexuelle au CHUV.

    Les viagras féminins entendent réveiller le désir des femmes, mais peut-on provoquer sur commande l’envie de faire l’amour?
    On sait que certaines molécules, de par leur rôle sur les neurotransmetteurs, ont un effet sur la libido. Certaines la diminuent, comme le font souvent les antidépresseurs, d’autres peuvent l’intensifier. Cela dit, il ne faut pas croire que ces «viagras» féminins sont comme des philtres d’amour qui transforment aussitôt en femme à la libido débordante! Le désir n’a pas qu’une explication chimique: il dépend aussi de paramètres extérieurs, tels la qualité de la relation, le contexte social, le stress ou les facteurs culturels.

    Raison pour laquelle ces viagras peinent à conquérir l’Europe?
    En effet. De plus, malgré le discours marketing, la flibansérine n’a pas vraiment fait ses preuves. Les tests cliniques montrent que l’augmentation du désir, certes mesurable, demeure marginale. Par ailleurs, agir sur le curseur du niveau de libido n’est pas suffisant, puisque le désir, c’est également l’envie d’avoir envie. Sans motivation pour prendre le temps et l’espace mental de se laisser aller, de fantasmer, cela ne fonctionne pas. Prendre un tel médicament ne changera pas fondamentalement la situation des femmes qui n’ont pas du tout de désir sexuel.

    Des boosters de désir

    La flibansérine

    Autorisée aux USA, après deux refus de la Food and Drug Administration (FDA), cette molécule agit sur le système de récompense du cerveau. Baptisé Addyi, ce viagra féminin n’en est pas un à proprement parler puisqu’il ne s’agit pas d’un vasodilatateur. Son mécanisme d’action cible les neurotransmetteurs et présente des similarités avec certains antidépresseurs. Il faut en outre le prendre chaque jour.

    «Son efficacité est modeste et il existe des effets secondaires» informe Lorenzo Soldati. Pour l’instant, il est indiqué pour les femmes préménopausées et ne doit être combiné ni avec l’alcool ni avec la pilule contraceptive. Les mauvaises langues soulignent que la FDA aurait cédé aux avances d’Addyi à cause d’un lobbying agressif…

    Le viagra masculin

    Vasodilatateur découvert dans les années 90, le citrate de sildénafil, ou Viagra© pour les intimes, a les mêmes effets sur les hommes que sur les femmes: il aide à maintenir le taux de monoxyde d’azote nécessaire à l’érection du pénis ou du clitoris. Il est «administré à une dose normale divisée de moitié chez les patientes, et adjoint à de la testostérone», précise Marie-Hélène Stauffacher. Il améliore aussi la lubrification du vagin, mais ne provoque pas le désir en soi.

    Tefina

    Aucune procédure n’a encore été initiée en Europe pour importer la flibansérine. En outre, le patch de testostérone Intrinsa (Procter & Gamble), unique booster de libido disponible sur le Vieux-Continent, a été interdit en 2012 pour cause d’effets secondaires trop importants.

    Le seul espoir de voir un viagra spécifiquement féminin garnir les armoires des pharmacies européennes repose sur les épaules du Tefina, projet de gel nasal à base de testostérone développé par un laboratoire de Liège (B). Toute la difficulté réside dans le bon dosage, afin d’éviter les effets indésirables de l’hormone mâle sur le métabolisme féminin, hirsutisme et acné en particulier.

    Le bremelanotide

    Cette molécule actuellement en développement aux USA pourrait «être autorisée dès 2019» outre-Atlantique, selon Lorenzo Soldati. Cela en ferait alors le second médicament sur le marché visant à traiter le fameux trouble du désir sexuel féminin théorisé par le DSM. L’anecdote insolite? Le bremelanotide fut concocté dans les années 80 pour servir de… pilule de bronzage.

     

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