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    Tinder, Meetic, Bumble: Tout ce que vous pensiez savoir sur l'amour 2.0 est faux!

    Les applis de rencontre auraient tué le romantisme, seraient envahies par les hommes et leurs algorithmes savants constitueraient la panacée pour trouver The One. C’est du moins ce qu’on nous raconte depuis des années. Car toutes ces histoires autour du dating online tiennent surtout de la mythologie, avance la sociologue Marie Bergström, dans «Les nouvelles lois de l’amour» (Ed. La Découverte).

    Publié le 
    21 Mars 2019
     par 
    Nicolas Poinsot

    «Les applis de drague ont cassé les codes entre les genres.» FAUX! En fait, elles les renforcent.

    Marie Bergström: En ligne, il y a souvent ce sentiment qu’on peut être qui on veut, qu’on peut s’affranchir des attentes sociales et des rôles sexués. Or, sur ces sites, les codes liés aux genres sont toujours bien présents, avec la reproduction online de la double norme de la réserve féminine et de l’initiative masculine. En dépit de l’apparente liberté offerte par le web, les femmes ont tendance à être plus attentistes, étant entendu que c’est aux hommes de briser la glace.

    Toutefois, en plus de reproduire cette répartition classique des rôles, le web va les exacerber. Hors ligne, durant une soirée chez des amis, ou dans un bar, il n’est pas toujours très aisé de déterminer qui a fait le premier pas. Il y a en effet pu y avoir des regards, de discrètes allusions, des gestes qui traduisent une attirance, une attention, avant qu’on ait pu verbaliser son intérêt. En revanche, sur les applis de dating, il faut initier un premier contact clair, concret pour avoir une chance de créer un lien. Or, on sous-entend souvent que cette démarche revient à l’homme.

    Il ne s’agit pas seulement d’une convention découlant des habitudes, mais aussi d’une mesure de précaution pour les femmes. Celles-ci peuvent ainsi conserver une marge de contrôle, ne pas donner l’impression d’être trop actives, et ne pas être empêchées de dire non si besoin. Faire le premier pas peut mener à être perçues comme inconditionnellement disponibles.

    Le défi de la drague post #MeToo

    «Pour réussir à faire matcher les individus, les applis de rencontre s’appuient sur des outils et des savoirs validés par les experts.» Pas tant que ça...

    MB: La plupart des concepteurs de ces applis le reconnaissent, ils n’ont pas de compétences particulières en matière de relation amoureuse ou de sexualité. En dépit des discours marketing, il n’y a pas d’expertise réelle. On peut déjà signaler que la plupart des concepteurs et des responsables de sites de rencontre sont des hommes. Cette situation est due au fait que les formations conduisant aux métiers de l’informatique ont des effectifs à 80% masculins.

    Ils mettent donc leur marque, inconsciemment, sur le service qu’ils développent, avec une conception de l’amour encore largement teintée du point de vue hétérosexuel masculin. Et puisque le mimétisme est fort entre les sites de rencontre – ceux-ci se copiant beaucoup entre eux à défaut d’expertise avérée à suivre –, cette vision de la relation amoureuse ou sexuelle va imprégner la quasi-totalité du paysage du dating online.

    Dès lors, une forme d’incertitude se crée sur la nature de la demande des internautes, notamment sur ce que veulent les femmes. Elles sont perçues comme une population compliquée. Pour leur parler de sexualité, les sites vont être prudents et pudiques, croyant qu’une évocation trop crue ou directe pourrait les choquer.

     

     

    «Il y a davantage d’hommes que de femmes sur les services de rencontre.» Faux! 

    MB: Les hommes sont souvent convaincus d’être en surnombre par rapport aux femmes et donc d’être mis dans une situation de concurrence féroce. Or, il y a autant d’utilisateurs féminins que masculins. Cette croyance découle sans doute d’une lecture très homme hétéro de la mécanique amoureuse, partagée par les concepteurs des applis, laissant entendre que les femmes sont moins intéressées par les rencontres en ligne, par le flirt, ou par les idylles d’une nuit.

    Il serait ainsi nécessaire de les inciter à s’inscrire, par exemple en instaurant la gratuité de l’inscription pour les femmes. On croit que les hommes doivent payer parce qu’ils sont trop nombreux? C’est parce qu’on est persuadé qu’eux seuls sont prêts à débourser quelque chose pour rencontrer quelqu’un sur internet…

    «Les applis de rencontre ont tué l’amour romantique.» Erreur.

    MB: Les services de rencontre se situent aujourd’hui dans le top 5 des lieux où se forment les couples. Ils participent ainsi activement à la formation de duos durables. On ne peut cependant nier que la démocratisation des applis de drague s’est accompagnée d’une hausse du nombre de rencontres éphémères. Toutefois, cette augmentation n’est pas la conséquence de mœurs qui seraient devenues plus débridées, plus consuméristes, plus hédonistes à cause d’internet.

    En fait, ces services permettent surtout de concrétiser des envies qui, auparavant, existaient mais ne pouvaient se réaliser. Il est juste plus facile de s’engager rapidement dans des relations via ces sites et de s’en désengager, car les personnes qu’on rencontre se trouvent en dehors de nos cercles de sociabilité habituels. On peut ainsi avoir des relations d’un soir, et les multiplier, sans attirer les regards, sans être jugé. Il s’agit fréquemment de gens qu’on ne reverra pas et que nos cercles de sociabilité habituels ne croiseront jamais. Ce sont des histoires qui ne risquent pas de faire des histoires.

    Cette discrétion, d’ailleurs, profite surtout aux femmes, qui seraient, en temps normal, taxées de filles faciles. En cela, les applis de dating sont similaires aux lieux de vacances, eux aussi en dehors du contexte de tous les jours. C’est donc la configuration, cette privatisation du cadre de la rencontre, qui favorise la relation éphémère, qu’elle soit anticipée ou non. Il n’existe pas de sexualité 2.0. Les mœurs, les valeurs, n’ont pas été transformées par les applis de drague.

     

     

     

    Tinderite, télover ou biosexing: le nouveau vocabulaire amoureux

    «L’image est plus importante que l’écrit.» Pas encore.

    MB: Certes, l’image a acquis une plus grande importance qu’auparavant, car le fonctionnement des applis est très axé sur l’aspect visuel. Toutefois, cela n’a pas amoindri le caractère essentiel de l’écrit. Malgré les «matches», qui peuvent débuter par une attirance physique d’après photo, tout commence vraiment par un message.

    Et le texte a un rôle déterminant. Entrent en effet en compte nombre de considérations et de jugement sociaux. Le vocabulaire, le ton, l’orthographe, le style, fonctionneront comme autant de repoussoirs ou d’atouts de séduction. Il ne faut pas négliger le fait que les plus jeunes utilisent essentiellement leur téléphone pour s’écrire.

    «Grâce à internet, les différences sociales s’effacent.» Malheureusement pas.

    MB: Sur le web, on a l’impression que les individus peuvent entrer en contact sans que les différences socio-économiques ou culturelles jouent le rôle de filtres. Il s’agit malheureusement d’une image ancienne et utopique, qui a accompagné l’émergence d’internet. Certes, sur les sites de rencontre, on peut discuter avec des gens qu’on n’aurait jamais croisés si on était sorti de chez soi. Mais on confond souvent aller au-delà de son cercle de sociabilité avec aller au-delà de son cercle social.

    En fait, les ségrégations sociales se reproduisent également en ligne. Nombre d’internautes font apparaître sur leur profil des critères plus implicites, tels que l’écrivain qu’ils adorent, les films qu’ils préfèrent, contribuant à éloigner des candidats potentiels. Internet, sur ce plan, fait jeu égal avec les soirées entre amis ou les bars: les unions formées sur les applis de drague ne sont ni plus ni moins homogames que d’habitude.

     

     

     

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